A Eugène, Vicomte H.

A Eugène, Vicomte H..
Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poète;
Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer ta tête
             De son doigt souverain,
D'en faire une urne sainte à contenir l'extase
D'y mettre le génie, et de sceller ce vase
            Avec un sceau d'airain;

Puisque le Seigneur Dieu t'accorda; noir mystère!
Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire,
            Et souffla sur ton front,
Et, comme une nacelle errante et d'eau rempli,
Fit rouler ton esprit à travers la folie,
            Cet océan sans fond; 

Puisqu'il voulut ta chute, et que la mort glacée,
Seule, te fit revivre en rouvrant ta pensée
                  Pour un autre horizon;
Puisque Dieu, t'enfermant dans la cage charnelle.
Pauvre aigle, te donna l'aile et non la prunelle,
                 L'âme et non la raison;

Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche
Tu retournes à Dieu comme l'eau s'épanche
                  Par son poids naturel;
Tu retournes à Dieu, tête de candeur pleine,
Comme y va la lumière, et comme y va l'haleine
                  Qui des fleurs monte au ciel!

Tu n'as rien dit de mal, tu n'as rien fait d'étrange.
Comme une vierge meurt, comme s'envole un ange,
                  Jeune homme, tu t'en vas!
Rien n'a souillé ta main ni ton cœur; dans ce monde
Où chacun court, se hâte, et forge, et crie et gronde,
                 A peine  tu rêvas!

Comme le diamant, quand le feu le vient prendre,
Disparait tout entier, et sans laisser de cendre,
                Au regard ébloui,
Comme un rayon s'enfuit sans rien jeter de sombre,
Sur la terre après toi tu n'as pas laissé d'ombre,
               Esprit évanoui!

Doux et blond compagnon de toute mon enfance,
Oh! dis-moi, maintenant, frère marqué d'avance
               Pour un morne avenir,
Maintenant que la mort a rallumé ta flamme,
Maintenant que la mort a réveillé ton âme,
                Tu dois te souvenir!

Tu dois te souvenir de nos jeunes années!
Quand les flots transparents de nos deux destinées
               Se côtoyaient encor,
Lorsque Napoléon flamboyait comme un phare,
Et qu 'enfants nous prêtions l'oreille à sa fanfare
               Comme une meute au cor!

Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines,
Et de la grande allée où nos voix enfantines,
             Nos purs gazouillements,
Ont laissé dans les  coins des murs, dans les fontaines,
Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes,
             Tant d'échos si charmants!

O temps! jours radieux! aube trop tôt ravie!
Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie
             Tout au commencement?
Nous naissions! on eût dit que le vieux monastère
Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère
            Son doux regard dormant.

T'en souviens-tu, mon frère? après  l'heure d'étude,
Oh! comme nous courions dans cette solitude!
            Sous les arbres blottis,
Nous avions, en chassant quelque insecte qui saute,
L'herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien haute,
           Nos genoux bien petits.

Vives têtes d'enfants par course effarées,
Nous poursuivions dans l'air cent ailes bigarrées;
          Le soir nous étions las,
Nous revenions, jouant avec tout ce qui joue,
Frais, joyeux, et tous deux baisés à pleine joue
           Par notre mère, hélas!  

Elle grondait:- Voyez! comme ils sont faits! ces hommes!
Les monstres! ils auront cueilli toutes nos pommes!
          Pourtant nous les aimons.
Madame, les garçons sont les soucis des mères,
Car ils ont la fureur de courir dans les pierres
          Comme font les démons!-

Puis un même sommeil, nous berçant comme un hôte,
Tous deux au même lit nous couchait côte à côte;
           Puis un même réveil.
Puis, trempé dans un lait sorti chaud de l'étable,
Le même pain faisait rire à la même table
          Notre appétit vermeil.

Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe
Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l'herbe,
          Le lys à Dieu pareil,
Surtout ces fleurs de flamme et d'or qu'on voit, si belles,
Luire à terre en avril comme des étincelles
         Qui tombent du soleil!

On nous voyait tous deux, gîté de la famille,
Le front épanoui, courir sous la charmille,
         L'œil de joie enflammé...-
Hélas! hélas! quel deuil pour ma tête orpheline!
Tu vas donc désormais dormir sur la colline,
         Mon pauvre bien-aimé!

Tu vas dormir là-haut sur la colline verte,
Qui, livrée à l'hiver, à tous les vents ouverte,
          A le ciel pour plafond;
Tu vas dormir, poussière, au fond d'un lit d'argile;
Et moi je resterai parmi ceux de la ville
          Qui parlent et qui vont!

Et moi je vais rester, souffrir, agir et vivre;
Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre
          De la célébrité;
Et cacher, comme à Sparte, en riant quand on entre,
Le renard envieux qui me ronge le ventre,
         Sous ma robe abrité!

Je vais reprendre, hélas! mon œuvre commencée,
Rendre ma barque frêle à l'onde courroucée,
         Lutter contre le sort;
Enviant souvent ceux qui dorment sans murmure,
Comme un doux nid couvé pour la saison future,
          Sous l'aile de la mort!

J'ai d'austères plaisirs. Comme un prêtre à l'église,
Je rêve à l'art qui charme, à l'art qui civilise,
           Qui change l'homme un peu,
Et qui, comme un semeur qui jette au loin sa graine,
En semant la nature à travers l'âme humaine,
           Y fera germer Dieu.

Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée,
J'y cours, et là, courbé vers la foule pressée,
           L'étudiant de près,
Sur mon drame touffu dont le branchage plie,
J'entends tomber ses pleurs comme la large pluie
          Au feuilles des forêts.

Mais quel labeur aussi: que de flots! quelle écume!
Surtout lorsque l'envie, au cœur plein d'amertume,
          Au regard vide et mort,
Fait, pour les vils besoins de ses luttes vulgaires,
D'une bouche d'ami qui souriait naguères
          Une bouche qui mord!

Quelle vie! et quel siècle alentour!- Vertu, gloire,
Pouvoir, génie et foi, tout ce qu'il faudrait croire,
              Tout ce que nous valons,
Le peu qui nous restait de nos splendeurs décrues,
Est traîné sur la claie et suivi dans les rues
               Par le rire en haillons!

Combien de calomnie et combien de bassesse!
Combien de pamphlets vils qui flagellent sans cesse
                  Quiconque vient du ciel,
Et qui font, la blessant de leur lance payée,
Boire à la vérité, pâle et crucifiée,
                 Leur éponge de fiel!

Combien d'acharnements sur toutes les victimes!
Que de rhéteurs, penchés sur le bord des abîmes,
                Riant, ô cruauté!
De voir l'affreux poison qui de leurs doigts découle,
Goutte à goutte, ou par flots, quand leurs mains sur la foule
                      Tordent l'impiété!

L'homme, vers le plaisir se ruant par cent voies,
Ne songe qu'à bien vivre et qu'à chercher des ,proies
                      L'argent est adoré;
Hélas! nos passions ont des serres infâmes
Où pend, triste lambeau, tout ce qu'avaient nos âmes;
                    De chaste et de sacré!

A quoi bon, cependant? à quoi bon tant de haîne,
Et faire tant de mal, et prendre tant de peine,
                    Puisque la mort viendra!
Pour aller avec tous où tous doivent descendre!
Et pour n'être après tout qu'une ombre, un peu cendre
                   Sur qui l'herbe croîtra!


A  quoi bon s'épuiser en voluptés diverses?
A quoi bon se bâtir des fortunes perverses
                  Avec les maux d'autrui?
Tout s'écroule; et, fruit vert qui pend à la ramée
Demain ne mûrit pas pour la bouche affamée
                     Qui dévore aujourd'hui!

Ce que nous croyons être avec ce que nous sommes,
Beauté,richesse, honneurs, ce que rêvent les hommes,
                    Hélas! et ce qu'ils font,
Pêle-mêle, à travers les chants ou les huées
Comme c'est emporté par rapides nuées
                    Dans un oubli profond!

Et puis quelle éternelle et lugubre fatigue
De voir le peuple enflé monter jusqu'à sa digue,
                   Dans ces terribles jeux!
Sombres océan d'esprit dont l'eau n'est pas sondée,
Et qui vient faire autour de toute grande idée
                  Un murmure orageux!

Quel choc d'ambitions luttant le long des routes,
Toutes contre chacune et chacune avec toutes!
                    Quel tumulte ennemi!
Comme on raille d'en bas tout astre qui décline...
Oh! ne regrette rien sur la haute colline                  
                    Où tu t'es endormi!

Là, tu reposes, toi! Là, meurt toute voix fausse.
Chaque jour, du levant au couchant, sur ta fosse
                    Promenant son flambeau,
L'impartial soleil, pareil à l'espérance,
Dore des deux côtés sans choix ni préférence
                   La croix de ton tombeau!

Là, tu n'entends plus rien que l'herbe et la brousaille,
Le pas du fossoyeur dont la terre tressaille,
                 La chute du fruit mûr,
Et, par moments, le chant, dispersé dans l'espace,
Du bouvier qui descend dans la plaine et qui passe
                Derrière le vieux mur!


Victor Hugo mars 1837.

    
        



 
 
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