10 AOÜT 1914

10 AOÜT 1914.
Dans la petite école de Saulces-Monclin
Dans la petite école de Saulces-Monclin où je suis à la disposition du colonel du 274e. Je me sens faible; j'ai besoin de manger un peu et de dormir,mais comme ma compagnie,la 22e est de service aujourd'hui,je suis obligé de rester pour porter les ordres. Pourtant,nous sommes partis hier à 7 heures du matin de Rouen.Nous avons roulé 18 heures de suite (Mantes-Créteil-Soissons-Laon-Rethel-Puiseux) avec halte café, et avons marché depuis une heure du matin jusqu'à 6 heures; (...) Que d'impressions depuis hier, et d'abord, petite mère,merci, tu as été sublime de courage samedi soir. Je suis fier,fier d'être ton fils. Hier, durant tout le trajet,les populations pressées aux passages à niveau et aux gares n'ont cessé de nous acclamer,les femmes envoyant des baisers,les hommes reprenant avec nous La Marseillaise et le chant du départ (je dois citer Compiègne particulièrement). Pourquoi  faut-il qu'une  angoisse sourde m'étreigne le coeur, si c'était en man?uvre, ce serait très amusant; mais voilà,après-demain, dans 3 jours peut-être les balles vont pleuvoir et qui sait?Si j'allais ne pas revenir,si j'allais tuer ma mère,assassiner ma mère, volontairement.Oh, que m'est-il réservé? Pardon Maman! J'aurais dû rester,travailler mon violoncelle pour vous,pour vous qui avez fait tant de sacrifices,pour petite mère, déjà malade! Mon Dieu,pourvu que son désespoir n'aille pas l'aliter ! Oh! Que je suis coupable et que je manque de réflexion!Je vais faire tout ce que je pourrai pour quitter cette compagnie où, comme cycliste,je suis vraiment trop exposé! Si j'étais à la Croix-Rouge,je serais du moins plus sûr de revenir. Je ne suis pas, je ne veux pas être lâche, mais l'idée que je pourrais, pour une balle idiote qui prouvera rien ni pour le Droit ni pour la Force,gâcher tout mon avenir et surtout briser tout l'édifice édifié péniblement par ma  chère petite mère au prix de tant et tant de sacrifices,je suis pris d'un tremblement d'angoisse qui me tord! Et pourtant, il faut marcher.Tant pis, je suis parti,ça y est,je ne peux plus revenir! Et comme je désire pourtant, en ce moment,une heure de calme repos, chez nous,sous le toit familial,près de mes êtres chers...
Allons, ne nous amollissons pas! Que diable! Pour  un Français!! Que diraient nos nobles dames et les gentes demoiselles qui pour un éventail,feraient s'éventrer deux des plus fiers, parmi les beaux chevaliers de leur cour! Allons, soyons gai,courageux,confiant!

                                                                                          Maurice Maréchal
Créaction site web
Créer site internet gratuit | Créer site perso | Admin
Partenaires du site :
Mots clefs :
Page générée en 0.1034 secondes